Roshni Desai, présidente de la FHDQ : autonomie, rétention et avenir des hygiénistes dentaires
Entretien approfondi – Propos recueillis par Swiftcare
Autonomie accrue, transformation des attentes professionnelles, développement du remplacement, enjeux de rétention : la profession d'hygiéniste dentaire traverse une période charnière.
Dans le débat public, on parle souvent de pénurie. Sur le terrain, la réalité est plus nuancée.
Pour comprendre ce qui se joue réellement dans les cliniques, nous avons rencontré Roshni Desai, présidente de la Fédération des hygiénistes dentaires du Québec (FHDQ).
Notre échange s'est articulé autour d'une question centrale : la profession traverse-t-elle une fragilisation… ou une évolution ?
Au fil de la conversation, une idée s'impose : elle se repositionne.
Une autonomie encore en appropriation
Nous ouvrons l'entretien en revenant sur le virage de 2020.
Quatre ans après l'élargissement de l'autonomie, comment cette transformation s'est-elle concrètement intégrée dans la pratique quotidienne ?
Roshni prend un instant.
« On savait qu'il y avait l'autonomie. Mais qu'est-ce que ça veut dire dans la vie au quotidien ? »
Si le changement réglementaire était clair, son application opérationnelle demeure progressive. L'autonomie ne se limite pas à un cadre légal : elle suppose une nouvelle organisation du travail, une redistribution des responsabilités et une reconnaissance accrue du rôle préventif.
Cette transition s'est opérée dans un contexte exigeant : pandémie, pression accrue de la demande, transformation numérique rapide.
« On exige plus des hygiénistes dentaires… mais elles exigent aussi plus de respect qu'avant. »
Aujourd'hui, selon elle, l'enjeu n'est plus de débattre de l'autonomie. Il est de l'utiliser pleinement.
« Plus on va utiliser l'autonomie, mieux ça va servir à la population. »
Une génération qui élève les standards
Nous lui demandons ensuite si les attentes des hygiénistes dentaires ont évolué.
La réponse est immédiate.
« Elles veulent être respectées. Elles veulent des conditions de travail éthiques. »
Flexibilité, équilibre, reconnaissance : ces notions reviennent régulièrement dans les échanges avec les membres.
« Elles veulent bien travailler. Elles veulent respecter leurs employeurs. Mais elles savent aussi que si elles ne sont pas heureuses, il y a d'autres options. »
La nouvelle génération ne remet pas en question la profession elle-même. Elle questionne certaines pratiques organisationnelles.
Roshni y voit un signe de maturité.
« Les hygiénistes dentaires ont accepté des conditions qui n'étaient pas correctes pendant trop longtemps. »
La profession devient plus consciente de sa valeur et plus structurée dans ses exigences.
Le défi silencieux : la rétention
Nous abordons alors le sujet de la pénurie.
Est-ce réellement le cœur du problème ?
Roshni nuance.
Le Québec compte environ 7 300 hygiénistes dentaires. Pourtant, une proportion significative quitte la profession dans les cinq premières années d'exercice.
« C'est dans les cinq premières années qu'il y en a beaucoup qui lâchent. »
Ce chiffre est structurant.
Former davantage d'étudiantes en hygiène dentaire ne suffira pas si les conditions d'exercice ne favorisent pas la durabilité.
Les causes évoquées sont multiples :
- charge physique importante
- pression de performance
- journées condensées
- manque de reconnaissance
- difficulté à exercer pleinement son autonomie
Mais derrière ces facteurs se profile souvent un décalage entre la formation, axée sur la prévention, l'éducation et la relation patient — et certaines réalités de terrain plus productivistes.
La rétention devient ainsi un enjeu stratégique : stabilité des équipes, continuité des soins, confiance des patients.
Le bien-être comme levier de performance durable
Dans la continuité de la rétention, nous abordons la question du bien-être.
Est-il aujourd'hui un simple sujet générationnel… ou un véritable enjeu structurel ?
Pour Roshni, la réponse est claire : le bien-être n'est pas accessoire. Il conditionne la qualité des soins.
« Ce n'est pas nécessairement le nombre d'heures travaillées. C'est la qualité du travail pendant ces heures. »
Elle évoque des situations très concrètes : pauses écourtées, journées densifiées, pression de productivité.
« Il y a beaucoup d'hygiénistes dentaires qui travaillent sans pause. Si le lunch est réduit, ça joue sur comment tu vas performer dans ton après-midi. »
La fatigue physique — inhérente au métier — s'ajoute à une pression organisationnelle.
Or, la prévention exige précision, concentration et relation humaine.
Le bien-être devient donc un levier de performance durable : moins d'épuisement, plus de qualité, une meilleure expérience patient.
Le débat ne porte pas uniquement sur la charge de travail. Il porte sur l'organisation du travail.
Le remplacement : entre flexibilité professionnelle et continuité des soins
Nous lui demandons ensuite comment elle perçoit l'essor du remplacement.
Est-ce un symptôme d'instabilité ?
Roshni nuance.
« Ça aide de donner ça aux hygiénistes dentaires comme option. »
Le remplacement peut être une stratégie professionnelle : découvrir différents milieux, comparer les pratiques, ajuster son rythme.
« En tant que remplaçante, tu peux choisir de ne pas retourner dans certaines cliniques. »
Ce pouvoir de choix modifie l'équilibre du marché du travail et incite les milieux à se questionner sur leurs conditions.
Mais le remplacement soulève aussi une tension naturelle : la continuité des soins.
« Les patients demandent souvent : est-ce que je vais voir la même hygiéniste ? »
La stabilité demeure un facteur clé de confiance.
Pour Roshni, l'enjeu n'est pas d'opposer permanence et mobilité.
Il est d'intégrer la flexibilité dans un modèle capable de préserver la continuité.
Clarifier les rôles : dentiste et hygiéniste, deux expertises complémentaires
Nous revenons sur la place des hygiénistes dentaires au sein des équipes cliniques.
« On est deux professionnels différents dans le même domaine. Un axé sur le traitement, l'autre sur la prévention. »
Le dentiste intervient principalement dans le diagnostic et le traitement.
L'hygiéniste dentaire possède une expertise en prévention, suivi, éducation et relation patient.
Cette distinction n'est pas hiérarchique. Elle est complémentaire.
Certaines professionnelles souhaitent exercer pleinement leur rôle.
« Si tu rentres dans une clinique où tu fais juste les détartrages, tu vas sentir que tu ne fais pas assez. »
Reconnaître cette complémentarité participe à la maturité collective du secteur.
Autonomie accrue : responsabilités élargies et rôle de la FHDQ
L'élargissement de l'autonomie entraîne logiquement un élargissement des responsabilités.
Les hygiénistes dentaires exercent davantage de jugement clinique, prennent plus d'initiatives et assument un rôle plus affirmé dans la prévention.
Nous lui demandons comment la FHDQ accompagne cette évolution.
La Fédération agit à plusieurs niveaux :
- représentation auprès des instances
- information et clarification des responsabilités
- soutien aux membres
- défense des intérêts professionnels
Roshni rappelle une distinction essentielle.
« L'assurance offerte par l'Ordre protège le public. Mais si jamais tu as une poursuite par l'Ordre, tu n'es pas couverte. »
Dans un contexte d'autonomie accrue, comprendre les mécanismes de protection devient fondamental.
Au-delà de la réglementation, la FHDQ joue un rôle stratégique : accompagner la profession dans sa montée en responsabilité et favoriser un dialogue constructif avec l'ensemble des acteurs du secteur.
Une profession à un point d'équilibre
À la fin de l'échange, une conclusion s'impose.
La profession ne traverse pas une fragilité structurelle. Elle traverse un ajustement.
Trois dynamiques se croisent :
- Le bien-être, devenu une condition de performance durable.
- La flexibilité, incarnée notamment par le remplacement.
- La responsabilité collective, portée par l'autonomie et le rôle d'accompagnement de la FHDQ.
L'avenir de la profession ne dépend pas d'un seul facteur.
Il repose sur l'équilibre entre ces dimensions.
Roshni conclut simplement :
« Ne lâchez pas. Vous êtes des fournisseurs de soins de première ligne. »
Plus autonome.
Plus consciente de sa valeur.
Plus exigeante et mieux structurée.
La profession d'hygiéniste dentaire ne se fragilise pas. Elle se repositionne.
Propos recueillis par Swiftcare.